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À l'heure du diktat de l'éternelle jeunesse et de la traque à la moindre ridule...


La vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit » affirme Simone de Beauvoir. C’est justement la volonté d’écrire sur un sujet dont personne ne souhaite vraiment parler qui semble intéressant, justement parce qu’il cache un malaise. Partant de ce thème, des parallèles ont pu être établis par rapport à l’époque actuelle. Quelle angoisse se cache-t-il derrière ce constat ? Pour quelles raisons les individus contemporains qui ont la possibilité de ‘bien’ vieillir refusent-ils à ce point de s’y confronter ?

Une vieillesse taboue qui n’intéresse pas

Les dénominations lexicales désignant les personnes âgées se modifient, prouvant ainsi un certain tabou dans les sociétés occidentales à l’égard de la vieillesse. Il est ainsi péjoratif de désigner une vieille personne de « vieux » ou « vieille ». Le terme est devenu politiquement incorrect. Il est d’ailleurs en général employé en leur absence. On préfère l’utilisation de termes qui les désignent sans les nommer, tels que « personne âgée ». Il en est de même pour la moindre utilisation du mot ‘vieillissement’. Il lui est volontiers préféré le terme de « maturescence » ou « maturation », ou encore le terme « sénior » ou « l’ancien » qui relèvent d’une connotation plus positive et évite de renvoyer implicitement à la notion du déclin. Le vocabulaire courant euphémisme les termes qui désignent la vieillesse, comme s’ils étaient honteux.

Parler des vieux, c’est comme parler de la mort, de ceux qui vont mourir, de cet autre, qui par opposition à moi, n’est plus jeune. Or la vieillesse, et surtout l’image à laquelle elle nous renvoie, est bien celle d’être mortel. Observer ou vivre la vieillesse, c’est être confronté concrètement à la question de la condition humaine et à la précarité de l’existence.

La vieillesse est le prélude d’une conscience que la vie a une fin et que cette fin est proche. La vieillesse renvoie me renvoie à ma future propre réalité. Le mot résonne comme une insulte, il n’a en effet de sens que par opposition à ce qui est jeune, dynamique et, à vrai dire, vivant.Le mourant n’a d’autre choix que de subir un statut qu’il ne choisit pas et qui est forcément négatif. Il a le statut d’un homme qui « puisqu’il ne peut ou veut plus retourner à la normalité fonctionnelle telle qu’elle est définie par la société, est en attente. Le mourant est un gêneur

Une individualisation croissante Le refoulement culturel de la mort dans les sociétés occidentales se manifeste tout d’abord par une individualisation croissante de celle-ci. Dans les sociétés où la mort survient de façon rapide et brutale (sociétés des chasseurs-cueilleurs), la préparation pour le voyage dans l’au-delà revient à la communauté. Elle accompagne le défunt dans son périple afin d’assurer sa survie dans l’au-delà. Son passage dans l’autre monde mobilise l’ensemble du groupe tout en maintenant sa cohésion. Ainsi, « pendant la plus longue partie de l’histoire humaine, mourir a été une aventure collective dont la préparation survenait après la fin de l’existence biologique » (Lafontaine, 2008, p190). Au début de la sédentarisation jusqu’aux premières cités, elle ajoute que « mourir devient un expérience mondaine en plus d’être un voyage vers l’autre monde ». Outre le fait d’aider le défunt à passer dans l’au-delà, la préparation comprend l’organisation sociale mais également le mourant. Bien qu’elle demeure un phénomène collectif, la mort commence dès lors à s’individualiser car le mourant participe de son vivant à la préparation de son départ (rédaction d’un testament par exemple). L’implication du mourant dans l’organisation de son décès s’intensifie vers la fin du Moyen-Age et durant toute l’époque moderne. Avec l’urbanisation et l’industrialisation, mourir va devenir une expérience privée, isolée du reste de la société. La médicalisation et l’hospitalisation deviennent une partie intégrante de la préparation à la mort. L’anticipation et l’attente de la mort s’allongent. « Au fur et à mesure que la mortalité diminue et que l’espérance de vie augmente, la mort s’individualise au point d’être simplement conçue comme la fin d’une vie »

On comprend aisément qu’en plus d’être une mort individuelle, la vieillesse est vécue comme une véritable « mort sociale ». Vieillir est donc synonyme d’exclusion sociale. Le vieux est par définition, l’opposé de ces valeurs. Les individus ne correspondants pas aux normes en vigueur sont exclus, dont les vieux. Ils sont ainsi devenus une forme approximative de l’identité humaine. Ces derniers n’adhèrent plus, malgré eux, aux normes imposées par la société pour exister.

La vieillesse devient un stigmate, une étiquette qui l’éradique automatiquement du champ social. On voit dans le vieillard, « non pas son semblable mais un autre [...] qu’on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l’en exile »

Bien vieillir, c’est continuer à progresser vers le chemin de la sagesse, de la liberté intérieure, ce que le bouddhisme appelle l’Éveil; et de profiter de chaque instant de l’existence pour devenir un meilleur être humain et mieux servir autrui. En particulier lorsque vient le moment où nos forces physiques déclinent, la qualité de notre expérience intérieure devient encore plus importante et nous permet de continuer à nous épanouir, alors même que notre corps s’affaiblit.

Comment appréhender la peur de la vieillesse, voire de la mort?

Il ne s’agit pas d’avoir une peur égocentriste qui craint le déclin et la disparition de la représentation que je me fais de moi-même, de mon image, de mon ego, de mes qualifications, etc. Dans ce cas, c’est l’ego qui a peur. Laissons-le paniquer, il ne mérite guère d’indulgence. En revanche, il y a une prise de conscience tout à fait saine du fait que le temps nous est compté. Il ne s’agit pas là d’une peur stérile, mais d’un rappel tout à fait salutaire que chaque instant de la vie est éminemment précieux et que nous devons l’utiliser de la manière la plus sensée possible. La manière dont on envisage la mort influence considérablement la qualité de la vie. Certains sont terrifiés, d’autres préfèrent l’ignorer, d’autres encore la contemplent pour mieux apprécier chaque instant qui passe et reconnaître ce qui vaut la peine d’être vécu. Elle leur sert de rappel pour aiguillonner leur diligence et éviter de dilapider leur temps en vaines distractions. Tous égaux devant l’obligation de lui faire face, chacun diffère quant à la manière de s’y préparer. Depuis notre naissance, chaque instant, chaque pas nous rapproche de la mort.

Plus près de nous, l’essayiste Patrick Declerck a écrit:

«Souviens-toi qu’il existe deux types de fous: ceux qui ne savent pas qu’ils vont mourir, ceux qui oublient qu’ils sont en vie.»

Loin de nous désespérer, une constatation lucide de la nature des choses doit au contraire nous inspirer à vivre pleinement chaque jour qui passe. Bref, pour celui qui a su extraire la quintessence de l’existence, la mort n’est pas une déchéance ultime, mais l’achèvement serein d’une vie bien vécue: une belle mort est l’aboutissement d’une belle vie.

Sur un plan plus large de la communauté, particulièrement dans les pays occidentaux et occidentalisés, que faire pour redonner à la vieillesse sa dignité perdue?

Il est choquant pour un Oriental ou toute personne issue d’une société traditionnelle de constater la façon dont les Occidentaux traitent les personnes âgées – en Europe, 40% des gens âgés vivent seuls. Pour mes amis tibétains, la présence des grands-parents est essentielle. Ce sont eux qui transmettent la sagesse, la tendresse quand les parents sont débordés par leur travail. Les Orientaux qui visitent nos pays sont choqués de voir que les personnes âgées se retrouvent si souvent seules en maison de retraite. Je parlais récemment de cela avec Pierre Rabhi (agriculteur, philosophe et essayiste français d'origine algérienne), qui me disait aussi: «Cette relation que nous entretenons avec les vieilles personnes est inimaginable dans ma culture d’origine. Ce sont elles qui nous ont mis au monde, qui nous ont nourris, qui se sont souciées de nous, et on les met dans des cases où elles n’ont plus qu’à finir leurs jours? C’est sinistre. C’est pourtant de l’échange que naît l’enrichissement. Quand une chose vous tient vraiment à cœur, vous avez envie de la transmettre aux êtres humains qui vivent autour de vous. Si l’on se soucie du monde que nous laisserons à nos enfants, soucions-nous aussi des enfants que nous laisserons à la planète.»

Le paradoxe du vieillissement dans la société occidentale au XXIème siècle : inacceptable vieillesse, refus de la mort et désir d’immortalité

La Vieillesse: un secret honteux
Tag(s) : #La Viieillesse un secret honteux

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