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J'ai tué mon patient

 

Il me regardait, souffrant et pâle. Visiblement épuisé. Et incroyablement maigre. C’était l’heure. Il avait décidé.

Un matin, il m’avait annoncé, bien calmement, que le temps était venu. Parce qu’il n’en pouvait plus. « Une bête ne pourrait pas vivre comme ça. »

Ce soir, sa famille l’entourait, calme et attentive. Tout avait été dit. Et les adieux, plusieurs fois répétés.

J’ai pris la seringue et vérifié la dose.

« Vous êtes prêt? » Curieuse question. D’ailleurs, il n’a pas répondu. Ralenti par la morphine, la cachexie, la douleur, la déshydratation et l’extrême fatigue. Mais il était toujours lucide. Il suivait chacun de mes gestes.

Il s’est tourné vers sa femme, puis vers sa fille, qui lui a serré plus fort la main en murmurant un mot que je n’ai pas compris, en espagnol. Il a regardé un instant la photo de son fils en pinçant les lèvres.

Puis il s’est tourné vers moi, acquiesçant d’un signe de tête, mais tout de suite grimaçant de douleur. Sa colonne cervicale le faisait atrocement souffrir depuis quelques jours. Les métastases progressaient. Il a respiré plus rapidement, puis la douleur s’est calmée, il a poussé un soupir et fermé les yeux.

Après quelques secondes, j’ai branché la seringue au soluté. « J’y vais. » Il n’a pas répondu. J’ai commencé à pousser le sédatif. Tout doucement, d’abord. Au bout de 30 secondes, il a bâillé.

J’ai continué à lui injecter le liquide blanc. La respiration ralentissait, c’était perceptible.

« …pis là j’y dis, quand même que tu… » Le jeune homme avait poussé la porte en rigolant, puis, nous apercevant, s’était arrêté net et avait bafouillé une excuse, avant de ressortir doucement.

Le calme est revenu. La vieille femme avait les yeux rivés sur le visage aimé. Quarante-trois années de mariage. Pas toujours heureuses, m’avait-elle confié hier.

J’ai continué à enfoncer le piston de la seringue. Le visage de l’homme était maintenant immobile, sans émotion. Une moue discrète, rien de plus.

Ça ne serait pas long. Sa femme s’est remise à pleurer, mais en silence, puis m’a souri faiblement. Elle songeait peut-être au reste de sa vie.

La fille semblait dire lentement « non » de la tête. Elle n’avait pas voulu. Elle croyait encore à des moments de bonheur. Mais elle avait finalement accepté. La suite serait dure pour elle.

« Jean? » La femme avait parlé doucement, mais le son de sa voix m’avait fait sursauter. J’étais perdu dans mes pensées, songeant à mon propre père sur son lit de mort.

Je revins à la tâche. La respiration était encore présente, mais à chaque minute plus lente et superficielle. La mer se retirait doucement, par vagues successives.

Je calculai mentalement la dose reçue. Deux fois celle d’une anesthésie générale. Il me fallait encore, selon le protocole, l’augmenter jusqu’à l’arrêt complet de la respiration, puis rajouter une pleine dose.

Il eut un léger mouvement de la main gauche. Puis, rien.

J’ai attendu quelques instants, ajouté une dose de sédatif et débranché la seringue.

J’ai vérifié le pouls.

Rien.

Je me suis reculé.« Je vous laisse avec lui. Prenez le temps que vous voulez. »

Je suis sorti de la salle, tamisant la lumière. J’ai rendu son sourire à l’infirmière qui passait et me suis rendu au poste.

Après quelques instants pour rassembler mes idées, j’ai commencé à écrire.

Il était 15 h 34. L’heure du décès.

*

J’imagine que l’aide médicale à mourir mentionnée dans le projet de loi 52 de la ministre Véronique Hivon pourrait ressembler à cela.

Une scène peut-être courante dans les pays où une forme d’euthanasie est acceptée. Peut-être aussi chez nous, dans les maisons, quand les grands malades qui n’en peuvent plus veulent vraiment en finir.

On augmente les doses de morphine, le patient s’endort, la respiration ne résiste pas. Dans le calme et le silence. Et le secret. Parce que c’est un homicide.

La majorité des médecins appuient le principe de l’aide médicale à mourir, même s’ils sont formés pour sauver la vie. Mais peu d’entre eux sans doute seront prêts à poser le geste ultime.

Il semble que parmi ceux qui se dévouent aux soins palliatifs, une minorité seulement est favorable à cette idée que le médecin peut hâter la mort inévitable. Curieux paradoxe.

Et moi, poserais-je le geste? La question m’a souvent été demandée ces derniers jours. Vous avez l’esprit ouvert, mais pousseriez-vous sur le piston de la seringue?

J’y réfléchis. C’est pour l’instant un peu abstrait.

Je suis avant tout médecin d’urgence: je ramène les gens à la vie. Du moins, j’essaie.

Je peux visualiser le contexte, les gestes, les émotions, les réflexions. Ce n’est au fond pas très différent de ce qui se passe en salle de choc quand on renonce à réanimer une personne mourante. Qu’on ferme le défibrillateur. Qu’on arrête les médicaments qui maintiennent la vie ou ce qui en reste. Quand les soins sont devenus futiles parce que la maladie est trop avancée et qu’il n’y a plus d’espoir.

On se concerte alors, si possible avec le patient, même si souvent, il ne peut plus nous aider, alors déjà inconscient ou presque. Avec la famille, avec d’autres médecins, avec le personnel. Tous ceux qui peuvent éclairer plus largement ces difficiles décisions.

Quand on suspend les soins de réanimation, cela devient des « soins de confort », où l’essentiel est de soulager. Tâche qui n’est pas difficile ni jamais bien longue à l’urgence.

Mais s’agit-il vraiment, pour le médecin, de situations très différentes?Retirer les soins pour laisser aller le grand malade vers la mort ouaccélérer le passage de celui qui souffre trop vers une mort inévitable. N’est-ce pas un peu la même chose? L’attention aux besoins du patient est la même, le respect de sa volonté aussi, le cheminement vers la mort également. Il s’agit de nuances.

Dans les deux cas, il y a un médecin au chevet d’un patient, une famille autour, tous participent à la décision quant à l’intensité des soins, dans le respect, l’écoute, l’empathie, et surtout, une entière attention donnée à la volonté du patient. Lorsqu’elle est connue.

Des valeurs bien en évidence dans le projet de loi. Un projet à mon sens rigoureux, courageux et respectueux. Mais qui ne peut évidemment faire l’unanimité.

On y traite d’une situation rare et spécifique: un patient au bout de sa course, souffrant, gravement malade, qui souhaite la mort parce que cette vie insupportable n’en vaut plus la peine et n’a plus de sens. Deux médecins devront constater que la vie est devenue trop lourde et qu’elle s’achève.

Un patient majeur, apte à consentir aux soins, atteint d’une maladie grave et incurable, dans un déclin avancé et irréversible, souffre constamment, de manière insupportable, malgré nos soins. Toutes les options ont été discutées: soulagement de la douleur, accompagnement, intensité du traitement, sédation palliative, etc. Il fait son choix: il veut de l’aide pour en finir.

Les médecins en soins palliatifs contestent l’aide médicale à mourir, affirmant qu’avec les moyens dont on dispose, elle n’est pas requise. Qu’il faut surtout rendre les soins palliatifs plus disponibles. Et que le cadre légal actuel est suffisant.

Renforcer le droit fondamental de recevoir tous les types de soins de fin de vie, notamment les soins palliatifs, si importants mais insuffisamment disponibles, est toutefois un point essentiel et louable du projet de loi.

Mais admettons que les meilleurs soins palliatifs aient été prodigués. Que tous les moyens raisonnables aient été utilisés. Que l’environnement soit idéal. Et que ça ne marche pas.

C’est qu’il y aura toujours, de temps en temps, un patient affaibli, souffrant, tanné, meurtri, qui dira un matin: « Docteur, vous avez fait tout ce que vous pouviez, votre équipe est avec moi jour et nuit, mais je veux quand même mourir et j’aimerais que ça arrive rapidement, parce que je n’en peux plus, vraiment. » Juste pour lui, ce projet vaut la peine.

Parce qu’au nom de quoi refuser une volonté si clairement exprimée? Sur la base de quels principes plus louables? De quelles croyances? Et de quel droit?

Malgré la zone d’inconfort médical, comment lui répondre seulement: «Je vous comprends, mais cette ligne ne peut être franchie. »

A qui appartient cette ligne?

Je ne vois pas. Je ne comprends pas comment je pourrais lui imposer mes vues.

Je ne veux pas juger. M’immiscer sans droit dans un lieu ténu qui n’appartient plus qu’à lui, quand la mort est toute proche.

*

Le débat public est similaire à celui du droit à l’avortement: trop polarisé. Avec beaucoup de religion.

Je crains d’ailleurs cette polarisation pour la suite des choses, notamment entre les médecins. Elle pourrait nous détourner des enjeux fondamentaux.

Un médecin ne doit pas tuer. Certes. Pourtant, un médecin pose parfois des gestes apparentés: lors d’un avortement par exemple; ou encore, quand le chirurgien regarde le cœur d’un enfant cesser de battre, puis le retire du corps laissé inanimé afin de pouvoir le greffer à un autre patient. Bien entendu, la finalité est différente. Mais qu’est-ce que ça change, sur le fond?

La réalité du fœtus n’est pas celle de la mère : cette vie génétiquement distincte cherche à se déployer en propre. Il est pourtant essentiel que la femme puisse décider d’elle-même de mettre fin à sa grossesse, parce que c’est la seule position qui protège vraiment la liberté humaine.

La mort neurologique n’est pas la mort physique. Pourtant, on accepte, et avec raison, de retirer le coeur d’un corps qui vit encore pour en guérir un autre. Et donc lui rendre un peu de liberté.

Ce n’est pas si différent. L’aide médicale à mourir est peut-être la seule solution qui respecte jusqu’au bout la liberté essentielle de choisir.

La médecine est un accompagnement, souvent vers la guérison. Tant qu’un patient souhaite vivre, le médecin et l’équipe de soins se battent à ses côtés. Tout est raisonnablement fait pour le maintenir en vie.

Mais si un patient choisit la mort au bout de ses souffrances, le médecin lui refuserait alors son aide, au moment même où il a tellement besoin de lui?

Je ne sais pas encore si je pousserais sur le piston de la seringue.

Mais je vais continuer à y réfléchir.

J’ai tué mon patient par le Dr Vadeboncoeur
Tag(s) : #J’ai tué mon patient

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